ROGNAC - UN ANTIQUE TERROIR

ROGNAC - UN ANTIQUE TERROIR
L'ANCIEN REGIME


 
INTRODUCTION

La géographie du terroir ne se modifie pas notablement. En revanche, la constitution administrative et sociale change profondément. Jusque là, le Seigneur de Rognac, et le Baron de Berre ne sont qu'une seule et même personne.
Or, le 31 janvier 1613, Marie de Luxenbourg, Princesse de Martigues, Dame Baronne de Berre et Dame de Rognac, inféode la Seigneurie de Rognac en arrière-fief à Jean d'Arbaud, Écuyer d'Aix, pour une censive annuelle, féodale et seigneuriale de 450 livres.

Dés lors, le personnage du Seigneur, lointain Baron de Berre, se rapproche. Jean d'Arbaud, sans résider toute l'année dans sa Seigneurie y possède néanmoins plusieurs terres et maisons. Il ne tardera pas à y édifier un château seigneurial, autrement dit son siège officiel à Rognac.

Les relations entre le nouveau maître des lieux et la communauté seront plus étroites, mais souvent conflictuelles. Les requêtes et doléances qu'il est possible d'adresser au Seigneur peuvent lui être plus aisément présentées qu'auparavant.
Le Seigneur est plus proche des intérêts de sa seigneurie et de ses biens propres, d'où des échanges plus nombreux dont les délibérations s'en font les échos fidèles et détaillés.

1) GÉOGRAPHIE

1) Le hameau des cabanes, comme nous l'avons vu précédemment, prend une importance accrue aux XVIIème et XVIIIème siècle. On le comprend aisément en énumérant brièvement ses éléments constitutifs, dont certains existent depuis le XIVème siècle.

- Le logis où pend pour enseigne le mouton, appelé communément le Logis du Mouton, est un domaine petit en surface mais fort important et fort ancien dans ses fonctions. Il portera successivement les noms suivants :
 
  • Grand Logis (1390).
  • Maison des Cabanes (1436).
  • Hôtellerie des Cabanes (1458).
  • Auberge des Cabanes (1482).
  • Auberge de l'enseigne de l'ange (1494).
  • Logis des Cabanes (de 1544 à 1641).
  • Logis du Mouton (de 1573 à 1735).
 
Au XVIIème siècle, à la sortie des offices, les conseils de la communauté se tiennent au Logis du Mouton. On le voit, la richesse de ses désignations en fait un lieu important et fréquenté. Il se compose d'un bâtiment, l'auberge proprement dite et d'un jardin qui s'étend à l'ouest jusqu'au rivage de l'étang.
Devant l'auberge, une place publique dite place des cabanes et contre celle-ci, vers l'est, le grand chemin de Marseille à Avignon, également appelé "Grand chemin royal".

A n'en pas douter, un point de halte a existé là depuis l'époque romaine. La voie romaine n'a jamais changé de trajet. Contre ce grand chemin royal, se trouvent l'église et son cimetière.

- La bastide des 
Émerics, dont une partie deviendra après 1640 le château seigneurial.

L'Ousteau de Boniface, importante propriété construite vers 1559, est proche de la bastide des 
Émerics et du Grand chemin royal. Il reste donc peu ou pas de maisons particulières sur la trentaine constituant le hameau de Cabanes au XIVème siècle.

2) LES AUTRES HAMEAUX

Ils s'agrandissent progressivement et changent souvent de désignation.

C'est ainsi que la Bastide des Goyrans, qui forme le hameau principal, est parfois appelée Bastide de Rognac.

La Bastide des Artauds est appelée Bastide des Richards 
du prénoms du propriétaire du XVIème siècle, Richard Artaud.

La Bastide des Guilhems devient la Bastide des Peyrols, du surnom d'un des propriétaires, Pierre Guillaume dit Payrol.

La Bastide des Constants n'a pas changé de nom au fils du temps.

La Bastide des Martins deviennent vers 1640 la Bastide de Louis Vacon.

La Bastide de Guiot (Nicolas Guiot) devient la Bastide des Nicolas, puis plus tard, la Bastide des Cézaris.

La Bastide de Chauderel n'est plus mentionnée, mais il n'est pas douteux que quelques maisons accolées formeront l'origine du hameau des Brêts.

La Bastide d'Olivier Constans forme le hameau de Saragousse.


3) LES BASTIDES ISOLÉES

La Bastide de Barbier devient "La Gerbine".

La Bastide du Levens devient la Grande Bastide du Seigneur.

La Bastide de la Tuillière devient la Verdière.


4) LES ÉVÉNEMENTS

Un des aspects le plus intéressant de l'Ancien Régime porte sur la relation entre la communauté et le Seigneur. La nomination d'un nouveau Seigneur par la Princesse de Martigues constitue en tout cas l'événement majeur du début du XVIIème siècle.

En 1603 déjà, le Sieur Jean d'Arbaud est mentionné comme procédant à l'achat de biens immobiliers à Rognac.


En 1610, il accroît son patrimoine en faisant construire un "logis" qui jouxte d'une part le Vallat de la Font de Loulle (notre Petit Vallat) par le sud et d'autre part le Grand chemin royal (Boulevard Gérard Philippe) par l'est. Ce logis n'est autre que la Bastide appelée aujourd'hui l'ancienne auberge de la Tête Noire. Vous noterez que le confront avec le Vallat de la Font de Loulle n'existe plus. Nous allons voir plus loin ce qui s'est passé à ce sujet.

En cette même année 1610, une délibération nous apprend que depuis plusieurs années, le futur Seigneur de Rognac avance régulièrement à la communauté de quoi solder ses impôts.

Le 31 octobre 1613, Jean d'Arbaud I (car il y aura plus tard un Jean d'Arbaud II) devient Seigneur de Rognac par l'inféodation mentionnée ci-dessus en introduction.
Immédiatement après, le nouveau détenteur de la seigneurie fait valoir onze réclamations très pénalisantes pour la communauté. La principale réclamation est une compensation qu'il demande 
entre les baux passés par les Seigneurs depuis 1471 donnant en location des terres nobles (exemptes d'impôt) et toutes les terres acquises par lui à Rognac.
Si elle était acceptée, cette revendication permettrait au Sieur d'Arbaud de ne payer aucun impôt sur ses biens. Ils ne seraient même pas inscrits au cadastre, étant devenus nobles ipso facto.

Les parties concernées désignent deux experts à la recherche d'une solution amiable. Cette entremise échoue par la mort de l'un d'eux. Finalement, la communauté trouve la solution en acceptant d'affranchir les biens acquis par le Seigneur de Rognac depuis ses premiers achats en 1600, à concurrence de 22 livres cadastrales et à condition qu'il renonce à toutes ses autres prétentions.

Le Seigneur accepte et une nouvelle convention solennelle est signée le 4 décembre 1616 par les parties à la chapelle Saint-Jacques et Saint-Philippe (chapelle Saint-Eloi, disparue en 1922).

Cependant le Seigneur ne laissera jamais la communauté en difficulté lorsque celle-ci est accablée de dettes, ce qui arrive souvent malheureusement.
Dans ce cas, la visite des Consuls au Seigneur n'est pas infructueuse. Celui-ci prête de l'argent, soit en pension perpétuelle (une somme annuelle payée par la communauté sans restitution de capital, mais définitive), soit sous forme d'une cession de terres communales dont la communauté se défait pour la valeur de la somme avancée.

En 1631, une épidémie de peste se déclare. Le Conseil prend aussitôt les mesures suivantes, habituelles en pareil cas :

  • Informer le Seigneur de la situation.
  • Acheter du blé en prévision de la disette qui menace.
  • Fermer la maison des décédés.
  • Mettre en quarantaine le reste de la famille dans des huttes éloignées du village (en l'occurrence, ces huttes sont placées dans le vallon d'Entrecasteau).
  • Désigner un homme préposé à la surveillance de ces huttes, lequel est lui-même iso auprès de celles-ci.
  • Prévenir les communautés voisines et établir l'obligation d'un laissez-passer pour se rendre d'un terroir à l'autre.
  • Établir sur les chemins, des barrières appelées "conférences" afin de contrôler les laissez-passer. 

En 1636, l'Archevêque d'Arles, en visite à Rognac, prescrit que l'église des Cabanes, trop exiguë, devra être agrandie (nous verrons plus loin qu'il n'en sera rien).
 
En 1651, il n'est plus question d'agrandir l'église, mais d'en construire une autre, plus adaptée à la démographie.
 
En 1652,  Jean  d'Arbaud II,  alors  Seigneur de  Rognac  après son père Pierre et son grand-père Jean, vient à décéder. Sa fille Gabrielle est mineure au moment de sa mort et ce sont les 3 frères de Jean II, François, Bruno et Joseph qui deviennent donc co-seigneurs indivis de la seigneurie de Rognac. Tous peuvent se prévaloir du titre de seigneur du lieu, ce qui transparaît à travers les délibérations.
 
Mais  en  1655,  Le  conseil  apprend  que  François, "Sieur  légitime  de  Rognac", se trouve emprisonné à Grenoble et qu'il demande à la communauté de lui prêter la somme de 300 ou 400 livres pour se libérer. La communauté empruntera cette somme pour servir son Seigneur.
 
En 1661, comme suite à cette affaire, un texte dévoile le pot-aux-roses : Jean II aurait été assassiné par François et Bruno, ses frères, qui se disputent la seigneurie de Rognac. Le tribunal d'Aix prendra une décision un peu plus tard à ce sujet.
 
En cette même année de 1661, devant les inondations itératives qui touchent l'église par le débordement du Vallat de la Font de Loulle, la communauté décide une modification majeure de ce fossé. Cette modification consiste à faire rejoindre par creusement d'un canal de jonction, le Vallat  avec le fossé du Touronnet qui transporte les eaux de la source du même nom vers l'étang. L'embouchure de ce fossé est nettement au sud du trajet ancien du vallat, ce qui supprimera les eaux qui envahissent l'église des Cabanes.
 
En 1663, le curé de la paroisse fait interdiction d'utiliser la chapelle Saint-Jacques pour les réunions du conseil. Elle a été en effet profanée. Par qui et comment ? Nous l'ignorons.
 
En cette même année de 1663, François de Thomassin est nommé à la judicature de la seigneurie de Rognac par voie de justice. C'est là une suite logique du forfait de François et Bruno d'Arbaud. Les deux prétendants à la seigneurie de Rognac sont évincés par un personnage dont le fils, Jean Baptiste de Thomassin a épousé en 1661 la fille mineure de feu Jean d'Arbaud II.
A la mort de François de Thomassin, la fille et le gendre prennent possession du bien de leur père et beau-père en 1671. Mentionné comme seigneur de Rognac en 1660, François de Thomassin prend ses fonctions en lieu et place des coupables destitués à cette date, avant d'y être officiellement titularisé en 1663.
 
A la fin de l'an 1663, le conseil réexamine la question toujours pendante de l'église, dont voici les inconvénients : 
  • Inondations fréquentes, permanentes en hiver malgré le détournement du Vallat de la Font de Loulle.
  • Emplacement incommode, fort éloigné des Bastides des Goyrans, le principal hameau du lieu.
  • L'extrême coût de son agrandissement éventuel, qui en outre, ne supprimerait pas les inondations. Il faut en effet descendre deux marches pour y entrer. Son sol est donc en pleine humidité. 
En 1664, La construction de la nouvelle église est décidée lors d'une visite pastorale, par Mgr François de Grignan, Archevêque d'Arles. Elle sera bâtie sur une terre à blé dont un sieur Goyrans fait donation. Le devis se monte à 5 350 livres, montant comprenant la construction du presbytère.
Le clocher et le cimetière ne sont pas compris dans le prix, et contraignent le seigneur à participer à la dépense en faisant construire, à ses frais, la chapelle latérale est.
 
En décembre 1668, la première messe est célébrée dans la nouvelle église, notre église actuelle. L'ancienne "paroissiale" des Cabanes sera appelée désormais chapelle Saint-Jacques des Cabanes pour la différencier de la chapelle Saint-Jacques près des Bastides des Goyrans de 1558.
 
En 1671, Jean-Baptiste de Thomassin devient Seigneur de Rognac, mais la plupart des textes le nomme Mr le Président de Saint-Paul, titre qu'il détient sans doute par ailleurs. L'archevêque ordonne que la maison commune soit installée au presbytère, mais il refuse l'école, comme le demandaient les consuls.
 
En 1680, la chapelle Saint-Jacques des Goyrans est profanée. Elle est appelée désormais Chapelle Saint-Joseph et changera encore de vocable en 1710, devenant la chapelle Saint-Eloi, disparue en 1922. C'est cette Chapelle qui a donné son nom à notre boulevard du Vallat de la Chapelle.
 
En 1709, La situation de la communauté est catastrophique. Les récoltes sont presque nulles, les froids sont intenses et causent la mortalité des oliviers et puis les caisses sont vides. "Les habitants meurent de faim", mais ils sont néanmoins tenus de loger les gens de guerre de passage à Rognac.
 
En 1712, la situation financière n'est guère meilleure, famine, mauvaises récoltes, chômage. Le Seigneur "charge la barque" en demandant à bénéficier du statut de "forain" (celui qui n'habite pas au lieu). Pendant cette période, il réside en effet à Aix. Le fait de bénéficier de ce statut le dispense de participer aux charges communes telles que l'entretient des chemins, poste budgétaire très lourd. Pourtant ses charrettes utilisent bien ces chemins.
Comme ses biens nobles ne sont pas imposés, il a pour lui les revenus de la seigneurie sans en avoir la moindre charge. Quant à ses biens roturiers, non nobles et donc cadastrés, non seulement ils sont sous-évalués, mais ils sont encore de bien moindre valeur que ses biens nobles.
 
Heureusement en 1718, Madame de Rognac, son épouse, a la bonne idée d'instituer un mont-de-piété, organisme qui prête des semences aux paysans qui en manquent et qui restitueront le blé prêté à la prochaine récolte. Elle fait commencer ce système en donnant 3 tonnes de blé au mont-de-piété.
 
En 1720, survient la terrible peste dite de Marseille. La moitié des 350 habitants de Rognac y laisse la vie. La désorganisation est telle que les survivants enterrent les morts non point dans le cimetière paroissial, mais n'importe où dans la campagne et le long des chemins.
 
En janvier 1789, survient un épisode de froid d'une exceptionnelle rigueur. L'étang est gelé en totalité, un mistral violent et durable dresse les uns contre les autres des blocs de glace. Au milieu de ce désastre, la communauté découvre que les transactions de 1616, attribuant au seigneur 22 livres cadastrales de biens nobles compensés et nommément désignés, ne sont en rien respectées, puisque le seigneur se trouve en avoir 200, soit 10 fois plus.

Ceci constitue une injustice fiscale majeure. Comment s'étonner du 14 juillet qui a suivi...?
 
Entre 1789 et 1800, la Révolution amènera quelques désordres, par exemple la destruction de tout le mobilier de l'église par des furieux, mais point d'événement local désastreux évident.
 
Il va de soi que Rognac n'a plus de Seigneur après 1790.