ROGNAC - UN ANTIQUE TERROIR

ROGNAC - UN ANTIQUE TERROIR
LA RENAISSANCE




INTRODUCTION
 

C'est à la fin du XVème siècle, à partir de 1450 et jusqu'au début du XVIIème siècle que se produit à Rognac une modification fondamentale dans la structure de l'habitat.

Le Castrum, comme expliqué dans le sujet du Bas Moyen-Âge, est progressivement abandonné. Il est déclaré inhabité en 1479, bien que des actes notariés indiquent encore quelques habitants au début du siècle suivant. De surcroît, son église et son cimetière forment toujours la paroisse officielle (les offices religieux et les obsèques s'y déroulent toujours).

Après presque cinq siècles d'occupation, les causes de cet abandon sont multiples et contraignantes :

1) Le site est inextensible du fait de son rempart et ce n'est pas le débordement des constructions contre les parois extérieures dudit rempart qui peut résoudre le problème de son exiguïté.

2) La proximité immédiate de la barre rocheuse du Castellas entraîne constamment des dégâts par chutes de pierres d'origine érosive. Certaines maisons situées contre la barre rocheuse et appuyées sur elle sont dites "détruites" à la fin du XVème siècle. Cela n'a pas pu s'arranger le siècle suivant.

Pour preuve, la dernière chute de la barre rocheuse, à la hauteur du Castellas celto-ligure de Rognac, qui s'est produite courant 2014 dont on peut se rendre compte des débris tombés sur plus de 50 mètres sur la photo ci-contre.

Pour exemple, le bloc de calcaire présent au premier plan fait environ 2 mètres de longueur sur 1.5 mètre de hauteur et autant d'épaisseur. Son volume atteint donc environ 4.5 m3. Si nous prenons comme base de poids au mètre cube pour du calcaire, entre 2600 et 2700 kilogrammes, ce bloc pèse la bagatelle d'environ 12 tonnes.

Il n'est pas difficile d'imaginer les dégâts que peut causer une telle masse lorsqu'elle tombe de plusieurs mètres sur une habitation.

3) Il n'y a ni puits, ni source au Castrum, Les habitants doivent aller chercher quotidiennement l'eau qui leur est nécessaire soit au vallat de la Rialhalla (notre Petit Vallat), soit au puits de Rognac (encore visible aujourd'hui).
Cependant il n'est pas douteux que les habitants du Castrum aient tenté de drainer les eaux de pluie sur les toitures, mais de manière très insuffisante. Cette contrainte est de plus en plus intolérable et en cas de sécheresse, la situation pouvait être catastrophique.

4) Il en va de même pour les activités agricoles. Les champs sont éloignés du Castrum et chaque soir, il faut remonter hommes, troupeaux et matériel près du Castrum ou dans le bourg près de celui-ci, contre les remparts, pour tout ce qui ne peut entrer à l'intérieur du Castrum lui-même. Il n'est pas difficile d'imaginer le temps perdu pour tout le monde au détriment des ouvrages agricoles.

5) Les champs sont mal surveillés en plaine et il s'y produit vols de récoltes et dégradations, qui restent la plupart du temps impunis.

6) En revanche, la sécurité générale du pays a considérablement augmenté depuis la fin du XIVème siècle et le territoire n'a plus à craindre de fréquenter razzias ou attaques de bandes armées, telles que celles de Raymond de Turenne dans la dernière décennie du siècle précédent. 

C'est l'ensemble de ces causes qui a entraîné l'abandon du Castrum, au profit d'un habitat dispersé en plaine. C'est en effet, dans les bastides du terroir que les paysans du Castrum viennent vivre et travailler.
D'autres bastides se construisent et au fil des générations, le nombre des habitations accolées les unes aux autres s'accroît, formant l'ébauche des futurs hameaux de Rognac. Le processus en est simple :

Une première ferme appartient à son fondateur. Ses enfants agrandissent les bâtiments afin de s'y loger et ainsi de suite. En 3 ou 4 générations, voici le noyau d'un hameau auquel pourront s'adjoindre d'autres familles au fil du temps.

C'est ainsi que Rognac se couvre, tout au long du XVIème siècle et jusqu'à la fin du XVIIème siècle, de ces petits hameaux dont les structures se voient encore très nettement aujourd'hui.

1) LES HAMEAUX

Il y a tout d'abord celui de la Tête Noire c'est-à-dire le Hameau des Cabanes. Souvenez-vous, c'est celui qui n'a probablement jamais cessé d'être habité.
Déjà, au XIVème siècle, vingt ou trente maisons existaient, construites depuis fort longtemps, au contact même du grand chemin de Marseille à Avignon (notre RN113).

Le hameau s'agrandit encore au XVIème siècle. Les dirigeants de l'époque estimèrent, avec quelques apparentes raisons, qu'après le Castrum, le hameau des Cabanes formerait le nouveau Rognac.

Ils y firent construire une nouvelle église avec son cimetière en 1473, parce-qu'à ce moment là, Le hameau des Cabanes recevait la plus importante partie de la population du terroir.

Nous allons nous rendre compte plus loin dans ce récit que ce calcul s'avéra erroné.

Sur la vue aérienne ci-dessous, l'implantation du hameau des Cabanes est indiqué en superposition sur le quartier de la Tête Noire actuel.

Situation du hameau des Cabanes au XVIème siècle :

A) Chemin des Cabanes à Berre.
B) Chemin de Marseille à Avignon.
C) Chemin des Cabanes à Rognac.
D) L'étang.
E) Fossé de la Realhale.
F) Chemin de Berre à Cabriès et Gardanne.
G) Chemin vieux de Rognac.

1) Paroisse des Cabanes (église et cimetière); 2) Logis des Cabanes + jardin; 3) Logis de Vincent Boniface; 4) Bastide des Emerics; 5) Place des Cabanes; 6) Pré d'Antoine Emerics; 7) Jardin de Vincent Boniface; 8) Jardin de Jehan Emerics; 9) Terre d'Aventuron Emerics; 10) Aire de la Bastide des Emerics; 11) Terre de Nicholas Emerics; 12) Bastides des Artauds; 13) Bastide Thibaud



 
Ensuite, la "Bastide des Goyrans" est mentionnée en 1479. L'origine de cette famille se trouve à Vitrolles où elle aurai été mentionnée au XIème siècle. Pourtant, les Goyrans ne sont pas les premiers constructeurs de l'endroit.

Au XIVème siècle, une bastide, construite sur un terrain surélevé par rapport au Petit-Vallat qui passe sur son front sud, existait déjà sous l'appellation "Bastide au Pujol". Elle était la propriété du Co-Seigneur Boniface de Reillane et c'est à ses successeurs que cette bastide initiale fut achetée par les Goyrans.

Nous connaissons très précisément l'emplacement de cette Bastide, elle forme le côté nord de la place de l'église. Elle est également appelée la "Maison Théry".

Seules les fondations sont très anciennes. La nombreuse descendance des Goyrans transforme rapidement cette bastide en un hameau important. C'est lui qui, dés la fin du XVIème siècle, sera le successeur du Castrum, sous le nom patronyme de "Bastide des Goyrans".

Le choix des Cabanes pour l'église de 1473 devient donc erronée. Cette église était dés lors aussi éloignée des habitants qu'auparavant, mais cette fois-ci dans le sens inverse.

Sur la vue de droite nous pouvons reconnaître notre quartier de l'église tel qu'il est aujourd'hui. Mais la base de sa constitution a pour origine la bastide des Goyrans qui est signalée par le périmètre de couleur rouge telle qu'elle devait être au XVème siècle. Le reste des habitations qui n'existaient pas à l'époque, laissaient la place aux champs.

La bastide dite "Bastide de Gabriel Artaud", mentionnée dés 1476
, formera le hameau appelé "Bastide des Artauds". Aujourd'hui, ses vieilles maisons constituent le petit ensemble situé au début et à droite en montant le boulevard Jean Jaurès immédiatement après avoir dépassé l'ensemble de l'ancienne clinique de Rognac.

La bastide dite "Bastide de Bertrand Guillaume", mentionnée en 1469, deviendra la bastide des Guilhems" avant de devenir celle des Peyrols, dérivant du surnom de Pierre Guillaume (descendant de Bertrand) "Payrol", à partir de 1551.

La "Bastide de Jean Constans", mentionnée elle en 1494, deviendra le hameau des Constans. Elle comprendra en tout trois bastides dont les noms nous sont connus :
  1. La bastide de Guiot Menaire de Berre.
  2. Celle dite de Taulane, du nom de son constructeur Taulan.
  3. Celle de Bastian (dont va dériver l'appellation de notre Bastianne).
Ces deux dernières bastides tirent leur nom d'un même personnage, Sébastien Taulan. Le seul vestige actuel est le nom de quartier "Les Constansounes". 

La "Bastide de Jacques Martin", mentionnée en 1480, descend d'une bastide dite "au pujol" qui appartient au co-seigneur Louis de Rognac à la fin du XIVème siècle. Elle est représentée par notre actuelle colline du Grand-Vacon, supportant plus tard le moulin à vent de Vacon. La Bastide deviendra le hameau des Martins au XVIème siècle.

La "Bastide de Guiot Nicolas", construite en 1575, deviendra le hameau des Nicolas ou encore "bastide des Guiots", située à gauche en montant le chemin des Barjaquets. Elle nous a laissé le lieu-dit "Césaires" du nom de Césary Nicolas, en 1723.

La "Bastide de Parin Chauderel", mentionnée en 1578, formera le hameau des Brêts après la révolution en 1789. Il nous reste aujourd'hui également un souvenir toponymique, le Vallon de Perrin : Perrin = Parin = Pierre. La bastide initiale est donc celle de Pierre Chauderel.


La "Bastide d'olivier Constans", mentionnée en 1604, deviendra le hameau de Saragousse. 


2) LES BASTIDES ISOLÉES

Nous parlons ici de bastides isolées car ces constructions, parfois anciennes, n'ont pas donné naissance à des hameaux.
  1. La Bastide de Barbier (1588) est devenue la "Gerbine".
  2. La Bastide du Levens, ancienne bastide de Saint-Saturnin de Rognac (1410), est devenue, quant à elle, La grande bastide du seigneur. Elle fut par la suite simplement appelée La Grande Bastide (détruite en 1972). Il ne reste plus que la bergerie, perdue au milieu des bacs de stockage de carburants du dépôt de la Grande Bastide.
  3. La bastide de la Tuillière était l'ancienne bastide Saint-Saturnin de Velaux (1417), devenue la Tuillière. Cette bastide, déjà bien malade à l'heure actuelle, est menacée de destruction totale par le projet récent d'établissement d'un grand dépôt logistique sur ses terres.


3) LES CHEMINS

Ils ne sont en rien modifiés. C'est seulement leur désignation qui, pour certains, a changé puisque le centre de Rognac s'est déplacé du Castrum vers la Bastide des Goyrans et que l'église nouvelle qui remplace celle du Castrum se trouve depuis 1473 aux Cabanes.



4) LES ÉVÉNEMENTS DU XVIÈME SIÈCLE 

C'est en 1523, pour la première fois à notre connaissance, que l'Archevêque d'Arles fait une visite épiscopale au lieu de Rognac. Par la suite, bien d'autres visites seront rendues à Rognac.

Entre 1531 et 1534, une commission officielle visite le vicomté de Martigues, dont Rognac dépend, aux fins d'en prononcer le rattachement à la France. Le dernier comte de Provence, Charles III, sans postérité, ayant en effet légué le Comté de Provence au Roi de France Louis XI.

En 1540, une transaction, entre le chapitre Sainte-Trophime d'Arles, Prieur de la paroisse de Rognac et la communauté des habitants du lieu, établit l'église de 1473 comme paroissiale en remplacement de l'église abandonnée du Castrum.
Il aura fallut 67 années pour que l'église des Cabanes soit reconnue "comme" paroissiale et que celle du Castrum soit désaffectée, ainsi que son cimetière. A la même époque, un presbytère est construit, accolé à l'église des Cabanes.

En 1558, Une chapelle est construite un peu en dehors du hameau des Goyrans, sous le vocable de Saint-Jacques et Saint-Philippe. La raison de cette construction, à l'initiative de la communauté des habitants est simple :
L'église des Cabanes est éloignée du principal hameau qu'est devenu la Bastide des Goyrans. Le besoin d'un lieu de culte plus proche se fait ressentir. Il sera sans statut paroissial et sans cimetière à son côté, mais certains offices y seront célébrés. C'est donc en quelques sorte une annexe de la paroissiale des Cabanes.

En 1580, le Roi de France Henri II érige le Vicomté de Martigues. Monsieur et Madame de Morc
œur deviennent Prince et Princesse de Martigues.

Mais l'événement le plus important pour notre terroir et pour toute la France est la survenue des guerres de religions. Le processus commencé en 1517 deviendra dramatique pour nous en 1591, date à laquelle le Duc de Savoie, Charles-Emmanuel, fit le siège devant Berre. 
La place résista pendant plus de six mois et finit par se rendre le 21 septembre 1591 sous l'effet de la famine et de diverses épidémies.

Ce qui restait des troupes du Gouverneur Bernard de Mesplès se résumait à soixante hommes, sortis de la ville devant les troupes du Duc de Savoie.

A Rognac, les cultures sont ravagées par un incessant mouvement de troupes. Les champs ne sont plus semés et la dîme n'est plus payée. Finalement, entre 1592 et 1594, un incendie détruit le hameau des Cabanes et les archives de la communauté.

Pour achever cette période, c'est à la fin du XVIème siècle qu'apparaît à Rognac le Sieur Jean d'Arbaud, 
Écuyer d'Aix. Il achète des terres sur notre terroir. Il deviendra Seigneur de Rognac le 31 janvier 1613 et ses successeurs tiendront la Seigneurie jusqu'à la Révolution de 1789.


5) CONCLUSION

Si l'on devait caractériser cette époque pour Rognac, nous pourrions dire que c'est l'époque des hameaux, par opposition à celle précédemment connue du Castrum. C'est ainsi qu'en 1500 ans de distance, réapparaît ici un terroir fait de bastides qui ressemble au temps des domaines gallo-romains dont on peut penser que, parmi eux, ont existé ainsi quelques hameaux. Cette structure va perdurer sous l'époque de l'Ancien Régime, comme vous allez le voir dans la page suivante.